Cette année, la plupart des réalisateurs n’ont pas pu fait le voyage.
Hélène Schoumann , Présidente du FCIP, l’a dit en hébreu avec une formulation qui résonne comme un titre de film : les cieux sont restés fermés. Depuis le 7 octobre 2023, l’espace aérien au-dessus d’Israël est régulièrement perturbé, les compagnies étrangères ont suspendu leurs liaisons, et décoller de Tel Aviv relève parfois de l’impossible.
D’autres ne pouvaient tout simplement pas partir, mobilisés directement ou indirectement par une guerre qui ne s’arrête pas.
En France, la communication autour du festival a été volontairement discrète, mesure de précaution autant qu’aveu d’un monde qui a changé.
À cela s’ajoute la difficulté croissante de distribuer des films israéliens hors d’Israël.
Les ventes internationales reculent, les fenêtres de programmation se ferment, et les médias couvrent avec précaution, quand ils couvrent, une cinématographie pourtant vivante, diverse, qui travaille sans relâche les questions de mémoire, de violence, de transmission et de désir. Le Festival du Cinéma Israélien de Paris reste l’un des rares espaces francophones où cette cinématographie peut être vue, discutée, défendue.
C’est dans ce contexte de violence que le public est venu en force dans les salles.
Plusieurs films m’ont émue.
Écoutez également mon interview d’Armelle Bayou sur cette 26ème année.
Palmarès de la soirée de clôture en présence de Sophie Dulac : Meilleur court métrage : Not My Weekend de Rona Segal · Meilleur documentaire : Unraveling UNRWA de Duki Dror · Meilleur film : Nandauri d’Eti Tsicko.
Longs métrages
A Burning Man — Eyal Halfon
Fiction · 2025 · 1h43 · Film d’ouverture · Prix du meilleur acteur et Grand Prix du meilleur film israélien, Haïfa 2025
Un père sous un acacia
C’est l’un des films les plus forts du festival.
Jonas conduit son fils Omer à son départ pour l’armée, mais ne parvient pas à le laisser partir. Il l’accompagne jusqu’au désert, puis, une fois le fils entré dans la base, il reste là. Sous un acacia. Des jours durant.
Tout le film tient dans ce geste absurde et parfaitement compréhensible. Jonas n’empêche rien, ne sauve rien, ne décide de rien. Il attend à la lisière, comme si sa seule présence pouvait encore retenir la catastrophe. Shai Avivi compose un personnage tragi-comique, épuisé, autocentré, touchant, parfois ridicule, toujours juste. Séparé de sa femme depuis des années, écrivain peu inspiré, il confie qu’Omer, né prématuré, fragilisé dès la naissance, est son enfant préféré. Le champion d’aviron devenu soldat en unité combattante : c’est le même garçon qu’il regarde s’éloigner dans le désert.
Un désert peuplé de rencontres
Halfon peuple ce désert de figures inattendues, un chauffeur routier endetté, une jeune femme qui prépare un festival dans le désert, un agent immobilier trop familier venu accomplir une mitsva, le père d’un fils qui a quitté l’armée pour faire un film de contestation.
Chaque rencontre est une coupe dans la société israélienne contemporaine.
Sous l’acacia vivent aussi des cacophones arabes, aravit en hébreu : le seul oiseau en Israël à vivre en groupe toute l’année, dont tous les membres nourrissent les petits et se nourrissent les uns les autres. Halfon place cette scène sans la commenter.
Grossman a écrit Une femme fuyant l’annonce pendant la guerre du Liban de 2006, sachant son fils Uri au front. Uri est mort le dernier jour, avant le cessez-le-feu. Jonas, lui, campe sous un acacia pour la même raison. Il attend.
Le script était achevé avant le 7 octobre
Eyal Halfon a écrit le scénario quand son propre fils a rejoint l’armée. Yona : dans la Torah, c’est le prophète envoyé avertir Ninive du cataclysme qui vient. Il fuit, s’endort dans la cale, est jeté à la mer, avalé, recraché sur le rivage. Et repart. Halfon le précise lui-même, dans un message vidéo avant la projection : le script était achevé avant le 7 octobre. Il a été tourné après. Une seule scène a changé, la fin.
Le spectateur de 2026 sait ce que le festival techno dans le désert évoque. Le 7 octobre est dans chaque plan, tissu du film, sans jamais être nommé. C’est ça, la fin qui a changé. A Burning Man parle de guerre, de paternité, de peur et de déni, mais à travers un dispositif presque minimal. C’est ce qui le rend si puissant.
Nandauri — Eti Tsicko
Fiction · 2025 · 1h33 · Section Horizons · Avec Neta Riskin · Cinq Ophirs 2025 dont Meilleure réalisatrice et Meilleure actrice. Prix du premier film et Prix de la photographie, Jérusalem 2025 · Meilleur film, 26e Festival du Cinéma Israélien de Paris
Une réalisatrice qui signe son propre passé
Eti Tsicko est née à Ashkelon de parents immigrés de Géorgie. Sa sœur aînée a eu un mariage arrangé. Elle a quitté la maison à dix-huit ans. Quinze ans plus tard, elle signe elle-même le scénario de ce premier long métrage, tourné entièrement en Géorgie.
Marina, avocate israélienne, retourne au pays pour représenter Nino, une mère qui a quitté la Géorgie onze ans plus tôt en abandonnant son fils, et qui veut désormais le récupérer. Dans un village isolé des montagnes enneigées, elle rencontre Dato, le frère de Nino, tuteur de l’enfant. Une société où les femmes se marient à seize ans, où le silence sur la violence faite aux femmes est une institution.
Le désir comme résistance
Le film construit lentement une tension entre deux êtres qui se heurtent d’abord, puis finissent par s’aider. Le désir naît dans les silences, dans la résistance, dans l’impossibilité même d’un accord simple. Quand il éclate enfin, Tsicko le filme comme une libération traversée de perte. La scène est brûlante d’intensité.
Neta Riskin, connue pour son rôle de Giti dans Shtisel, a appris le géorgien pour le rôle et est présente dans chaque scène. Sa performance lui a valu l’Ophir de la Meilleure actrice. Shai Goldman photographie les deux personnages dans des plans larges et lents, inspirés d’Antonioni selon la réalisatrice. Le manteau rouge de Marina, couleur de grenade, fabriqué en Géorgie, nous dit bien qu’elle est le produit des deux cultures.
Le tournage
Il a eu lieu au printemps 2023, six mois avant le 7 octobre. Nandauri vient d’ailleurs et de plus loin que la guerre. Et Salomé, treize ans chante Nandauri, « celle que je désire », dans un monde où le désir des femmes est confisqué dès l’enfance.
Oxygen — Netalie Braun
Fiction · 2025 · 1h35 · Avec Dana Ivgy · Meilleur film israélien, Jérusalem 2025
Fils unique
Anat, institutrice passionnée de poésie et mère célibataire, attend la libération de son fils Ido de l’armée. Ils ont prévu de partir en Inde ensemble. Ce jour-là, un soldat est enlevé à la frontière libanaise, une nouvelle guerre éclate, toutes les permissions sont annulées. Anat apprend qu’Ido s’est porté volontaire pour rester au front. En Israël, les parents d’un fils unique signent une décharge pour autoriser leur enfant à servir en unité combattante. C’est ce papier qu’Anat a signé. C’est avec cela qu’elle vit.
Le film se passe à Haïfa, à trente kilomètres de la frontière libanaise. Les sirènes font partie du quotidien. Ce contexte est dans le corps d’Anat, dans sa façon de cuisiner pour occuper l’attente, de surveiller son téléphone, de voir encore en Ido l’enfant qu’elle a porté. La radio passe des émissions où les mères qui soutiennent l’effort de guerre sont valorisées.
L’eau comme fil visuel
L’eau est le fil visuel du film. La mer, le port comme horizon d’échappée, le lavage d’un pare-brise. Braun y revient chaque fois qu’Anat approche d’une limite. L’eau dit la maternité dans ce qu’elle a de plus primitif : le corps qui contient, protège, retient. Le fils qui s’éloigne vers le Liban. Braun, dont le propre fils est asthmatique, a trouvé dans cette image quelque chose d’exact : attendre que quelqu’un vous rende l’air.
Trois générations, le même engrenage
Le grand-père d’Anat, héros de guerre, rampe sur le sol à cause du PTSD.
La guerre au Liban qu’elle imaginait alors était en cours pendant le tournage, et l’est encore. Dana Ivgy, trois fois lauréate aux Ophirs, a vu ses cheveux blanchir en deux semaines de tournage. Elle a un frère soldat.
Lire la critique de Mama, réalisé par Or Sinaï
Documentaires
Unraveling UNRWA — Duki Dror
Documentaire · 2025 · 1h30 · En partenariat avec Actions Avocats · Prix du documentaire d’investigation, Haïfa 2025 · Meilleur documentaire, 26e Festival du Cinéma Israélien de Paris
Une structure temporaire devenue permanente
Duki Dror, réalisateur de Supernova : The Music Festival Massacre (2023) et de Mossad : des agents israéliens parlent (2015), s’attaque à l’UNRWA : agence créée en 1949 comme structure temporaire pour gérer la crise des réfugiés palestiniens à la suite de la guerre de 1948, qui soixante-quinze ans plus tard continue de fonctionner, perpétuant de génération en génération le statut de réfugié.
Sa question centrale : comment une structure pensée pour dix-huit mois a-t-elle fini par s’inscrire au cœur même du conflit ?
Le 7 octobre 2023 restera le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah. 1 219 personnes ont été tuées et 251 prises en otage. Parmi les assaillants : des employés de l’UNRWA. Six ont pénétré en Israël, quatre ont participé aux enlèvements d’otages, d’autres ont transporté des armes. Ces hommes travaillaient pour une agence onusienne dont les pays européens assurent plus de la moitié du financement, environ un milliard d’euros par an.
L’anomalie structurelle
Ce qui distingue l’UNRWA de toute autre organisation onusienne est son anomalie structurelle : elle est la seule à transmettre le statut de réfugié par filiation, de génération en génération. Zlatko Zigic, ancien directeur de l’agence des réfugiés de l’ONU pour l’ex-Yougoslavie, l’illustre : un million de Bosniens chassés de chez eux entre 1992 et 1995 — réinstallés, disparus comme catégorie. Les réfugiés coréens des années 1950, pris en charge en quatre ans avec un tiers du budget de l’UNRWA. Alors comment 600 000 réfugiés de 1948 sont-ils devenus six millions ? Un Palestinien naturalisé belge reste réfugié selon l’UNRWA. Son fils aussi.
Mohammed Dajani, universitaire palestinien dont la famille était gardienne du tombeau de David à Jérusalem, incarne une complexité que le grand récit efface. Sa présence à l’écran dit quelque chose que les statistiques ne disent pas : l’histoire palestinienne est plurielle, et c’est précisément cette pluralité que l’UNRWA a contribué à étouffer.
« Qui est le loup ? Les Juifs. »
La séquence la plus saisissante est filmée en caméra cachée. Dans une école de l’UNRWA à Balata, près de Naplouse, sous le drapeau des Nations unies, une institutrice dit à ses élèves : « Nos familles avaient des plages, des maisons, des villas. Et puis le loup est arrivé. Qui est le loup ? Les Juifs. » Des fonds européens financent ce cours. Les livres réécrits après 2007 effacent toute mention de coexistence et apprennent aux enfants, dès le plus jeune âge, à tuer les Juifs pour reconquérir une terre dont l’histoire est falsifiée page après page.
Le corps de Jonathan dans un véhicule de l’UNRWA
Ayelet Samerano apprend par le Washington Post que le corps de son fils Jonathan, tué au festival Nova, a été traîné au sol puis emmené à Gaza dans un véhicule de l’UNRWA par un travailleur social de l’agence. « Un travailleur d’une organisation humanitaire a kidnappé mon fils », dit-elle.
L’agence renvoie une douzaine d’employés impliqués. Les financements européens, un moment gelés, sont rapidement rétablis.
En décembre 2025, l’Assemblée générale de l’ONU renouvelle le mandat de l’UNRWA pour trois ans. Les États-Unis ont voté pour sa suppression. Israël détruit le siège de l’agence à Jérusalem-Est en janvier 2026. L’Europe continue de financer. L’agence existe toujours.
Après le 7 octobre, après soixante-quinze ans d’échec institutionnel, une paix est-elle encore possible ?
Proud Jewish Boy — Isri Halpern
Documentaire animé · 2025 · 1h27 · Section Jewish Experience · Prix du meilleur documentaire, Haïfa 2025 · Prix du meilleur documentaire, 1er Prix du Cinéma Israélien, Jérusalem, janvier 2026
Un acte, une nuit, une histoire effacée
Le 7 novembre 1938, Herschel Grynszpan, dix-sept ans, entre dans l’ambassade allemande rue de Lille à Paris et tire trois balles sur le secrétaire d’ambassade Ernst vom Rath. Deux jours plus tard, vom Rath meurt.
Goebbels s’empare de l’acte : plus de mille synagogues brûlées, des centaines de morts, des dizaines de milliers d’arrestations. La Nuit de Cristal. Grynszpan était né à Hanovre de parents juifs polonais vivant en Allemagne sans citoyenneté. En octobre 1938, le régime avait expulsé brutalement plus de 17 000 Juifs de nationalité polonaise, abandonnés à la frontière dans des conditions épouvantables. Ses parents étaient parmi eux, à Zbąszyń.
Il est mort plusieurs fois
Le titre retourne contre la propagande nazie le vocabulaire qu’elle utilisait pour dénigrer Grynszpan. Le film enquête sur pourquoi cette histoire a été effacée, inconfortable pour tous les camps. Halpern suit les batailles juridiques d’après-guerre, les pistes d’archives, les fichiers de renseignement. Le sort de Grynszpan reste inconnu. « Il est mort plusieurs fois, dit Halpern. 1942, 1943, 1945, selon qui vous demandez. »
Halpern est réalisateur, producteur, directeur de la photographie et monteur de son propre film. L’animation est de David Polonsky et Michael Faust.
L’Énigme Chouchani — Michael Grynszpan
Documentaire · 2024 · 1h25 · Section Jewish Experience · Jeudi 19 mars, 17h15 · Prix du meilleur documentaire de l’Union des critiques de cinéma d’Israël (2023) · Lys d’Or du Meilleur documentaire et Prix du Public, Festival du Cinéma Israélien de Montréal 2025
Un érudit sans identité
Qui était M. Chouchani ? Le personnage a traversé le XXe siècle comme une ombre savante : érudit prodigieux, vagabond, maître à penser d’Elie Wiesel et d’Emmanuel Levinas, dont il a profondément influencé la pensée. Il est mort à Montevideo en 1968, sans que son identité réelle n’ait jamais été établie. Son vrai nom, ses origines, son passé : inconnus.
Dix ans de quête
Michael Grynszpan, cinéaste né à Paris et basé à Tel Aviv, a mis dix ans à faire ce film, dix ans de voyages, de manuscrits exhumés, de témoignages rassemblés aux quatre coins du monde. Ce que L’Énigme Chouchani donne à voir, c’est autant la quête que son objet : un personnage qui résiste à toute saisie, et un réalisateur qui continue d’avancer malgré cette résistance.
Hora — Avi Weissblei
Documentaire · 2025 · 1h00 · Présenté par Ilan Zaoui, fondateur de la compagnie Adama
Une utopie chorégraphique
Cent ans après la naissance de la Hora, Avi Weissblei retrace l’histoire du mouvement de danse folklorique israélien à travers interviews de chorégraphes, de danseuses et de témoins.
La Hora : un mot roumain pour une danse qui n’est pas roumaine, née de la fusion du pas yéménite apporté par les pionniers, des traditions ashkénazes, des rondes du kibboutz. Main dans la main en cercle fermé, où chaque individu disparaît dans le collectif. Le festival Dalia, organisé par Gurit Kadman à partir de 1944 au kibboutz du même nom, en fut le creuset, des centaines de danseurs, des milliers de spectateurs, et les grandes chorégraphes qui ont façonné ce répertoire : Gurit Kadman, Rivka Sturman, Leah Bergstein, Yardena Cohen, Sara Levi-Tanai.
Rabbi Jacob et Louis de Funès
La séance a été présentée par Ilan Zaoui, chorégraphe franco-israélien, fondateur de la compagnie Adama, connu notamment pour avoir composé et enseigné personnellement la chorégraphie de la danse hassidique des Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973), dix jours de répétitions à Boulogne-Billancourt, une relation de travail quasi amicale avec Louis de Funès, et Gérard Oury en metteur en scène impitoyable, exigeant de reprendre la scène plus d’une dizaine de fois.
Que reste-t-il d’une danse en cercle ?
Le film est moins nostalgique qu’il n’y paraît. Il soulève aussi, inconsciemment, une question: que reste-t-il d’une utopie chorégraphique dans un monde où on assassine les danseurs ?
Section classique – The Pill — David Perlov
Fiction · 1967/1972 · 1h30 · Section Classique · Séance animée par Nadav Lapid · Vendredi 20 mars, 17h15
Le seul long métrage de fiction de Perlov
The Pill est tourné en 1967, sa sortie retardée jusqu’en 1972 pour des raisons financières et des querelles de production. Il sort à la veille de la guerre du Kippour. C’est le premier et unique long métrage de fiction de Perlov, né à Rio de Janeiro en 1930, grandi à Belo Horizonte puis São Paulo, arrivé à Paris en 1952 pour étudier la peinture. Il y devient l’assistant d’Henri Langlois à la Cinémathèque française, découvre Jean Vigo, se lie d’amitié avec Joris Ivens. Il émigre en Israël en 1958. Documentariste reconnu depuis In Jerusalem (1963, médaille de bronze à Venise), ses propositions suivantes sont rejetées par la bureaucratie idéologique. Épuisé par ces conflits, il achète une caméra 16mm en 1973 et commence le Diary, qui traversera la guerre du Kippour, le Liban, une décennie d’histoire israélienne.
Une fable burlesque hors catégorie
Documentariste majeur en Israël, Perlov n’a signé qu’un seul long métrage de fiction. On comprend pourquoi ce film continue de fasciner : il échappe à toutes les catégories attendues du cinéma israélien de son temps. Écrit par Nissim Aloni, dramaturge central de la modernité israélienne, le film suit Platiel, hypocondriaque obsessionnel, son frère Getz, chanteur raté et séducteur, et Hermina, amoureuse de toujours, bientôt emportés dans une fable burlesque autour d’une pilule de jouvence. Quand Getz l’avale par erreur, il rajeunit, devient une idole et déclenche une série de situations absurdes, politiques et délirantes.
La liberté du film
Ce qui frappe d’abord, c’est la liberté du film. Noir et blanc, couleur, envolées surréalistes, morts réversibles, énergie pop, costumes psychédéliques, mini-jupes, bottes, Tel Aviv filmé comme un théâtre nerveux et instable.
Yossi Banai, immense figure du théâtre et de la chanson israélienne, connu pour ses interprétations de Brel, Brassens, Léo Ferré, Piaf, souvent traduits en hébreu par Naomi Shemer, porte le film avec une désinvolture mélancolique très singulière. La musique, de Yohanan Zarai, se chante encore. Yaël Perlov dit vouloir que les spectateurs sortent de la salle en fredonnant Shir Shel Neurim, la chanson de jeunesse qui clôt le film.
Une œuvre en avance sur sa réception
Échec commercial à sa sortie, les critiques étaient habitués aux films Bourekas et aux œuvres à message sioniste , The Pill apparaît aujourd’hui comme une œuvre en avance sur sa réception. Yaël Perlov résume : « David n’était pas frustré par l’échec du film. Il avait surtout la passion de le terminer à tout prix. Il est passé à autre chose. » Ce « autre chose », c’est le Diary, commencé l’année suivante. Perlov lui-même confiait que ce film, il l’a fait pour son père, magicien itinérant, avec qui il avait grandi au Brésil sans presque le voir. La restauration 4K conduite par l’Israel Film Archive lui redonne aujourd’hui toute sa force de collision entre satire, folie douce et liberté formelle.
La séance a été animée par Nadav Lapid, dont la mère a monté le film. Réalisateur du Policier (2011), de L’Institutrice (2014), de Synonymes (Ours d’or, Berlinale 2019), du Genou d’Ahed (Prix du jury, Cannes 2021) et de Oui (Quinzaine des cinéastes, Cannes 2025).
Hillel Ben-Zeev Perlov, son petit-fils, a réalisé le court-métrage Shivtown.
Comédie
Hola ! Chau — Yohanan Weller
Fiction · 2025 · 1h25 · Scénario : Elisa Dor
Marcello, réalisateur argentin-israélien, vit dans une maison saturée de présences, sa femme, leurs enfants adultes, un gendre, un petit-enfant, une belle-mère à la langue bien pendue. Quand son père et sa sœur argentins, absents depuis dix ans, débarquent pour trois semaines, le fragile équilibre explose.
Yohanan Weller n’a pas pu être présent, mais a laissé un mot dans lequel il cite Billy Wilder : quand il se sent misérable, il tourne une comédie ; quand il est gonflé à bloc, un film sérieux. Hola ! Chau est une comédie, et il l’a faite au plus noir, inspirée d’un documentaire sur sa propre vie. Dans le film, le grand-père énonce : « La famille, c’est comme un moustique : c’est irritant, ça bourdonne, ça pique, mais ça porte le même sang. »
L’exil comme blessure que les retrouvailles ravivent
Le film joue sur une mécanique de vaudeville, portes ouvertes, vieilles rancœurs, proximité forcée, répliques qui piquent. Mais derrière la comédie, c’est bien l’exil qui travaille le récit.
Clôture
Bella de Jamal Khalaily & Zohar Shachar
Fiction · 2025 · 1h15 · Film de clôture · Avec Elisha Banai (petit fils de Yossi Banaï vu dans Perlov), Hanna Birach, Aseel Farhat · En compétition, Festival de Jérusalem 2025
Une colombe, deux familles, une voiture volée
Yaki apprend trop tard que Bella, colombe au plumage frisé d’une valeur de 30 000 dollars, est son unique héritage. La colombe a déjà été emmenée à un mariage en Cisjordanie. Yaki repart avec Bilal, son ami d’enfance palestinien, et leurs épouses, pour la récupérer avant qu’un acheteur émirati ne la rachète lors d’un concours de beauté à Jérusalem. Ils franchiront des checkpoints, ruineront un mariage, voleront la voiture des jeunes mariés, participeront à une cérémonie de réconciliation familiale et tenteront de ranimer la colombe inconsciente.
Un film israélo-palestinien coproduit par les Dardenne
Bellaest un premier long métrage signé conjointement par une cinéaste israélienne et un cinéaste palestinien.
Zohar Shachar a commencé à écrire le scénario en 2008, alors que ses enfants fréquentaient une école bilingue judéo-arabe du réseau Hand in Hand. Jamal Khalaily, né à Acre, l’a contactée des années plus tard pour construire le scénario avec elle. Le film est coproduit par Jean-Pierre et Luc Dardenne, double Palme d’or à Cannes, et par le producteur israélien Moshe Edery.
Bella est un film résolument optimiste et cela fait du bien par les temps qui courent.
Courts métrages
Not My Weekend – Rona Segal
Court métrage · 2025 · 18 min · En compétition · Meilleur court métrage, 26e Festival du Cinéma Israélien de Paris
Une soirée pour soi, une fille sans gardien
Sharon, la quarantaine, divorcée, a une soirée pour elle. Une rave. Un amour de jeunesse à retrouver. Son ex-mari ne vient pas garder leur fille. Et tout ce qui semblait simple devient impossible. Rona Segal tient le suspense jusqu’au bout dans cet espace entre la mère qu’elle est et la femme qu’elle veut rester. L’ombre du festival Nova du 6 octobre 2023 plane tout le long du film, générant une tension permanente.
Half a Date – Eden Abitbol
Court métrage · 2025 · 23 min · En compétition
Un mot croisé entre deux mondes
Tzvi, étudiant ultra-orthodoxe de yeshiva, se rend au bureau de recrutement pour obtenir un report de son service militaire. Pris dans un imbroglio bureaucratique qui menace son statut d’étudiant, il rencontre Carmel, la jeune soldate chargée de traiter son dossier. Seuls dans le bureau, ils commencent à résoudre ensemble le mot croisé quotidien du journal.
Eden Abitbol, scénariste de la série The New Black, filme ici moins la rencontre que l’écart : le bref espace où deux mondes sans langage commun en inventent un. Ce qui compte, c’est moins l’événement que la possibilité fugace d’une autre vie.
Shivtown – Hillel Ben-Zeev Perlov
Court métrage · 2025 · 25 min · En compétition · Prix Mathieu Hoche, Marseille 2025 · Shortlist Unifrance, Cannes 2025
La caméra comme instrument de survie
Shivtown, c’est Shivta, site nabatéen antique dans le désert du Néguev, là où Hillel Ben-Zeev Perlov a effectué son service militaire comme photographe. Le film documente ce qu’il y a vécu : la brutalité institutionnelle, le harcèlement physique, la violence ordinaire d’une base d’artillerie. Armé d’un appareil argentique, il a filmé son quotidien pour tenter d’y trouver une lueur.
Trois générations Perlov
Ce qui rend Shivtown singulier, c’est sa position dans la généalogie familiale. Son grand-père, David Perlov, avait lui aussi utilisé la caméra comme instrument de survie et de regard sur Israël. L’éditrice et co-productrice du film est Yaël Perlov, fille de David, présente également pour la séance de The Pill.
Écoutez l’interview d’Hillel Ben-Zeev Perlov.
Something Blue – Shani Bergman
Court métrage · 2025 · 5 min · En compétition
Cinq minutes sous l’eau
Une femme célibataire cherche la solitude dans un parc envahi de couples. Elle se retrouve entraînée malgré elle dans une cérémonie de mariage sous-marine surréaliste. Cinq minutes, un registre fantastique social, une économie de moyens remarquable. Court, précis, drôle.
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